Analytique, complet, indépendant
Bannière
 
Social / RomsImprimer l'article | Imprimer cet article

Zuzana, jeune fille tchèque rom et discriminée

Par Michèle Morsa à Prague | mercredi 18 novembre 2009



Sédentarisés dans 95 % des cas, ceux que l’on continue d’appeler les « gens du voyage » en République tchèque se sentent marginalisés dans une société qui les dénigre systématiquement. Car c’est bien de cela dont il s’agit : un faisceau de discriminations qui exclut un groupe de la société. Zuzana, 23 ans, soignante dans un home pour personnes âgées en Bohème, a bien voulu en témoigner.

Selon le Programme des Nations unies pour le développement (le PNUD), deux enfants roms sur cinq ne vont pas à l’école primaire. Pauvreté et conditions de vie difficiles sont le lot commun des jeunes Roms qui, de fait, ne favorise pas leur scolarisation. D’autant plus que les parents sont eux-mêmes souvent analphabètes. Résultat, en République tchèque, les enfants roms restent confinés dans l’enseignement pour handicapés mentaux, en dépit d’une récente loi censée empêcher une telle systématisation. « Si moi et mes frères, nous avons pu échapper à l’enseignement spécial, c’est grâce à la ténacité de ma mère », confie Zuzana à Europolitique, confirmant néanmoins que le placement des enfants roms en enseignement spécial se poursuit.

Faute de scolarisation, les Roms ont été relégués aux travaux manuels. Mais depuis la fin du communisme, la demande pour ces travaux connaît un net recul. Et avec l’avènement, presque simultané, de techniques nouvelles, du capitalisme et de la mondialisation, la communauté s’est encore trouvée plus démunie qu’elle ne l’était déjà sous l’ère soviétique. Malgré son manque de qualification, Zuzana a plus de chance que d’autres : elle est parvenue à se faire embaucher, et se sent respectée par ses collègues. Elle s’estime en revanche sous-payée faute d’un diplôme valorisant : « Mon travail est dur, explique-t-elle. Je m’occupe de vieillards qui ne se lèvent plus, il faut les relever pour les laver, leur donner à manger au lit ».

Côté classe politique, rares sont les personnalités qui, telles Václav Havel et Michael Kocáb, affichent leur soutien à la communauté rom. Zuzana en a assez de devoir toujours faire plus que les autres pour démontrer qu’elle est à la hauteur. « Il faut toujours faire attention à sa tenue, travailler plus, démontrer qu’on vaut bien les autres. Et il en sera toujours ainsi. Il suffit d’être basanée pour être cataloguée. Bien que je fasse le maximum, il y en a toujours pour me traiter de sale tsigane », dénonce-t-elle.

« UNE SOCIÉTÉ PLUS MÉLANGÉE »

Zuzana sait bien que les Roms ne sont pas des saints. Elle reconnaît leur penchant pour le mensonge et le vol. Elle les dit souvent grossiers, sans éducation. Alcool dur, jeux de hasard et prostitution sont leurs problèmes majeurs. « Mais je dis toujours aux Tchèques blancs que nous, nous ne tuons pas, nous volons peut-être de l’argent mais pas des milliards aux banques », critique-t-elle, dénonçant la corruption répandue dans le pays et les détournements de fonds.

Elle tient à différencier petite délinquance et grande criminalité. Citant le cas de certains villages reculés en Slovaquie peuplés de Roms, elle explique : « Ils n’ont rien. Des sols en terre battue, sans carrelage ou plancher, pas d’eau courante, tout est en ruines, pas d’argent, aucune éducation. Ils n’ont jamais rien connu d’autre que leur village. Comment voulez-vous qu’ils puissent imaginer obtenir ce qu’ils ne connaissent pas ? Par où commencer ? »

Zuzana souligne aussi ce qui, pour elle, sépare les Roms des non-Roms dans son pays : l’hospitalité. « Chez nous, raconte-t-elle, dès que quelqu’un vient en visite, on offre spontanément à boire, on danse, on mange, on s’amuse ». 

« Eux, affirme-t-elle en désignant les autres Tchèques, ils vous laissent sur le palier et, par la porte entrebâillée, vous voyez le mari affalé devant une bête série télé, avec sa bière ». Et d’ironiser : « Ils ne savent pas faire la fête. Chez eux, un mariage se fait avec dix invités qui sont tous rentrés chez eux pour 22 heures ! » Pour Zuzana, « la seule solution au rejet des Roms serait d’ouvrir la société à la mixité. Petit à petit. Cela peut prendre 50 ans, mais en commençant par les petits enfants, cela devrait être possible ».

Comme de nombreux Roms de République tchèque, Zuzana voudrait donc quitter un pays où elle n’entrevoit guère d’avenir possible. « Je suis née ici, j’ai une carte d’identité, je paie mes impôts, je travaille, mais je n’ai pas le droit d’être considérée comme Tchèque ! Alors je me revendique comme Tsigane. Je me sentirai toujours étrangère dans mon pays, je n’ai aucun avenir ici. Je ne pense qu’à partir, dès que j’aurai fini mes deux années d’études en cours ». Et de s’interroger : « Ailleurs, dans une société plus mélangée, on ne me pointera plus du doigt, n’est-ce pas ? »

Une chose est sûre : s’il fallait un message pour souligner les problèmes de discrimination rencontrés par les Roms en Europe et le paradoxe que cela représente, celui envoyé en juillet par le Canada a été on ne peut plus clair. En réimposant l’obligation de visas à la République tchèque pour freiner l’afflux de demandes d’asile déposées par les Roms du pays, Ottawa a lancé un signal clair aux Européens : c’est à eux d’assurer l’intégration des Roms, citoyens européens à part entière, et première minorité d’Europe, avec 10 à 12 millions de personnes.

“Côté classe politique, rares sont les personnalités qui, telles Václav Havel et Michael Kocáb, affichent leur soutien à la communauté rom”

Copyright © 2008 Europolitics. Tous droits réservés.
cover