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Des discriminations sociales aggravées par la crise

Par Manon Malhère | mercredi 18 novembre 2009

Marginalisations économiques, exclusions sociales, ghettoïsations, les Roms d’Europe sont victimes d’une ségrégation tant sociale que spatiale qui, sous l’effet conjugué de la crise, exacerbe leur situation de grande précarité. Pour Ivan Ivanov, le directeur du Bureau d’Information Européen sur les Roms (ERIO) «  il s’agit d’un cercle vicieux : la pauvreté et la ségrégation rendent extrêmement difficile l’accès aux logements, à l’enseignement, à l’emploi et aux services de santé ».

DISCRIMINATION À L’EMPLOI

Touchés de plein fouet par la crise, les Roms ont vu leur taux de chômage monter en flèche. En Bulgarie, le taux de Roms sans emploi est estimé à 70 %-80 %, en République tchèque, il atteint la barrière des 90 %. Dans son quatrième rapport de monitoring sur la Grèce (1), la Commission contre le racisme et l’intolérance du Conseil de l’Europe (ECRI) regrette que la plupart des Roms continuent de vivre de la collecte de ferraille et de déchets, alors que des programmes de formation professionnelle et d’emploi ont été mis en place par le gouvernement.

Pour l’ECRI, si les difficultés conjoncturelles ont indéniablement aggravé les inégalités d’accès à l’emploi, ce sont les nombreuses discriminations racistes à l’égard des Roms et le faible degré de qualification qui expliquent l’existence même de cette situation. En République tchèque, il est banal, explique le Conseil de l’Europe, que « des demandeurs d’emploi roms voient leur candidature à un emploi rejetée au motif que celui-ci a déjà été pourvu » et qu’ils découvrent par la suite qu’un non-Rom a été invité à un entretien (2). Mais de toute façon, les Roms sont souvent dans l’incapacité de rivaliser avec d’autres demandeurs d’emploi, compte tenu de leurs faibles qualifications, et d’autant plus avec la crise.

SÉGRÉGATION SCOLAIRE

Les chiffres sont alarmants. En Roumanie et en Bulgarie, la moitié des enfants roms n’a jamais mis les pieds dans une école. En Hongrie, 40 % des enfants de la communauté ne finissent pas l’enseignement primaire, seulement 5 % passent le baccalauréat et 1 % achève des études supérieures.

Si la faible scolarisation demeure l’une des causes majeures d’exclusion des différentes sphères de la société, elle n’est pas la seule. Souvent placés dans des écoles spécialisées au motif qu’ils ne parlent pas la langue nationale, les Roms subissent une stigmatisation dès leur plus jeune âge. Mihai Surdu, un expert du Fonds d’éducation des Roms, dénonce ce « placement disproportionné» d’enfants Roms dans ce type d’écoles. En Slovaquie, 60 % des enfants mis dans des écoles spécialisées en 2008-2009 étaient d’origine Rom.

En République tchèque, le placement dans des écoles spéciales pour handicapés mentaux se poursuit en dépit des changements juridiques entamés en 2005. Objectif du gouvernement tchèque : mettre à disposition des enfants socialement défavorisés un droit à une éducation dont les contenus, la forme et la méthode correspondent à leurs besoins et à leurs capacités en matière éducative. Les « écoles spéciales » ont donc été remplacées par des « écoles pratiques » plus adaptées. Toutefois, selon l’ECRI, les acteurs de la société civile estiment que cette réforme n’a pas produit l’effet escompté puisque dans les faits, elle n’opère qu’une simple réorganisation des écoles spéciales sans produire de changements substantiels. En outre, « dans certaines localités, la seule école qu’ils puissent en fait fréquenter est une école spéciale, et les enseignants sont encore les mêmes. Ces facteurs augmentent les difficultés à sortir du cercle vicieux », souligne le rapport. Par ailleurs, concernant l’accès aux cursus scolaire classique, l’ECRI s’inquiète de voir qu’une ségrégation de facto persiste, « qu’il s’agisse de la ségrégation des écoles elles-mêmes - phénomène lié, mais pas dû exclusivement à la ségrégation en matière de logement - ou de la création de classes séparées dans les écoles intégrées ».

SANTÉ : UN DROIT BAFOUÉ ?

Précaire, la communauté rom n’a pas pleinement accès aux soins de santé ni aux soins préventifs, tels que les programmes de vaccins. Dans son rapport sur la Slovaquie de décembre 2008 (3), l’ECRI s’inquiète : « Les Roms sont généralement en moins bonne santé que la population majoritaire, avec un taux de mortalité infantile deux fois plus élevé que chez les non-Roms ». La commission du Conseil de l’Europe demande donc plus de ressources humaines et financières. L’ECRI se dit également très préoccupée par « des informations selon lesquelles la ségrégation des patients roms dans les établissements de santé reste une pratique fréquente ».

Plus grave, les rapports de l’ECRI sur la Slovaquie et la République tchèque font état de l’existence de stérilisation de femmes roms pratiquée sans leur consentement. En 2005, 80 plaintes ont été envoyées par des femmes, la plupart roms, au médiateur public de la République tchèque. Une enquête a été ouverte. Soutenu par un organe consultatif mis en place par le ministère de la Santé, le médiateur a conclu que, dans la plupart des cas, les garanties juridiques et procédurales n’avaient pas été respectées. Condamnant ces pratiques illégales et discriminatoires, l’ECRI rappelle : « La stérilisation des femmes roms était encouragée par la politique et par la législation dans le cadre de la politique générale d’assimilation de la communauté rom. Toutefois, il semblerait que certains médecins aient contrevenu à la loi en continuant de pratiquer des stérilisations une fois ces politiques officiellement abandonnées, en 1991 ».

LE CERCLE VICIEUX DE LA GHETTOïSATION

Enfin, les Roms subissent une grave discrimination au logement. « Le fait de vivre dans des endroits où ils sont relégués par la ségrégation accroît la difficulté pour les enfants roms d’avoir accès aux écoles » et, pour les adultes, « de trouver un emploi et de se rendre au travail », s’alarme Morten Kjaerum le directeur de la FRA, l’Agence européenne des droits fondamentaux basée à Vienne, qui vient de publier un rapport sur le sujet (4).

Tout d’abord, l’étude insiste sur les conditions de « logement déplorables voire insalubres». Beaucoup de Roms vivent dans des lieux de résidence illégaux, tels des squats, et sont privés d’électricité, de gaz, d’arrivée en eau potable et de système d’assainissement. Mais des problèmes similaires touchent aussi les logements légaux ou sociaux. Selon une étude de 2001 sur la voïvodie de Saint-Croix en Pologne, 85 appartements sur 125 n’avaient pas d’infrastructures pour l’eau courante. Un autre rapport fustige la situation des Roms par rapport aux autres groupes ethniques : 75 % d’entre eux n’ont pas le gaz (21 % pour les autres groupes), 72 % n’ont pas de système d’assainissement (15 % pour les autres groupes), 73 % n’ont pas d’eau potable (10 % pour les autres groupes).

Autre problème grave, les expulsions répétées de camps roms par les autorités nationales. Soit en raison du non-paiement de leur loyer, soit à cause de l’illégalité du lieu de résidence. En Italie, explique l’ECRI, les Roms sont régulièrement expulsés par les autorités qui n’effectuent aucune annonce officielle, ne proposent aucune alternative viable et qui, la plupart du temps, saccagent leurs maisons et leurs biens privés.

Cette « ségrégation existe dans de nombreux États membres » de l’Union européenne, s’alarme la FRA dans un communiqué. Et le phénomène est loin de reculer. En Hongrie, par exemple, le gouvernement avait prévu de multiplier par 3 son budget pour 2009 par rapport à l’an dernier, pour supprimer les bidonvilles des Roms, les reloger et favoriser leur intégration professionnelle. Avec la débâcle économique, il a dû faire marche arrière.

Il s’agit d’un cercle vicieux : la pauvreté et la ségrégation rendent extrêmement difficile l’accès aux logements, à l’enseignement, à l’emploi et aux services de santé

Expériences de discrimination

Selon une enquête de l’Union européenne sur les minorités et la discrimination, réalisée de mai à juillet 2008 par l’Agence des droits fondamentaux de l’UE (FRA), «  en moyenne, un Rom sur deux interrogés a été victime de discrimination fondée sur son appartenance ethnique au cours des 12 derniers mois ».

Domaines de discrimination retenus :

- la recherche d’emploi

- sur le lieu de travail

- la recherche d’une maison ou d’un appartement à louer ou à acheter

- par le personnel de santé

- par le personnel des services sociaux

- par le personnel des établissements scolaires

- dans un café, un restaurant ou un bar

- dans un magasin ou en y pénétrant

- en tentant d’ouvrir un compte bancaire ou d’obtenir un prêt

Taux moyen des victimes de discrimination dans ces neufs domaines, de juillet 2007 à juillet 2008 (500 Roms interrogés dans chaque État) :

- République tchèque : 64 %

- Hongrie : 62 %

- Pologne : 59 %

- Grèce : 55 %

- Slovaquie : 41 %

- Roumanie : 25 %

Source : La première enquête de l’UE sur la minorité et les discriminations réalisée par la FRA intitulée « Données en Bref - 1er rapport. Les Roms » et publiée en avril 2009 - http://fra.europa.eu/fraWebsite/attachments/EU-MIDIS_ROMA_FR.pdf


(1) Quatrième rapport de monitoring sur la Grèce de l’ECRI : http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/ecri/Country-by-country/Greece/GRC-CbC-IV-2009-031-FRE.pdf
(2) Quatrième rapport de monitoring sur la République tchèque de l’ECRI : http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/ecri/Country-by-country/Czech_Republic/CZE-CbC-IV-2009-030-FRE.pdf
(3) Quatrième rapport de monitoring sur la Slovaquie de l’ECRI : http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/ecri/Country-by-country/Slovakia/SVK-CbC-IV-2009-020-FRE.pdf
(4) Le Rapport de la FRA sur les conditions de logement des Roms au sein de l’Union européenne disponible à l’adresse suivante : http://fra.europa.eu/fraWebsite/attachments/ROMA-Housing-Comparative-Report_en.pdf

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