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Institutions / Présidence françaiseImprimer l'article | Imprimer cet article

Changement de cap

mercredi 02 juillet 2008

La France dirigeante se réjouissait d’hériter d’une mission historique pour sa présidence de l’Union européenne au deuxième semestre 2008 : mettre en place de nouveaux outils de gouvernance de l’UE sur la base d’un Traité de Lisbonne unanimement ratifié et, dans le même élan, mettre en chantier de nouvelles politiques communautaires.

Le « non » irlandais au Traité de Lisbonne a brisé cet élan. Les ministres du gouvernement français affirment que ce « non » ne change rien, ou presque, aux priorités de la Présidence française. Ils ont raison techniquement. Le régime juridique de Lisbonne n’aurait pu entrer en vigueur qu’au 1er janvier 2009 au plus tôt. L’Union vit donc toujours en 2008 (et probablement encore longtemps) dans le cadre du Traité de Nice, ce qui n’empêchera pas les 27 de continuer à travailler ensemble.

En revanche, politiquement, tout change avec le « non » irlandais. De bonne foi, des dirigeants politiques de tous bords ont, des années durant, élaboré des textes qu’ils pensaient fondamentaux et surtout légitimes puisque le Parlement représentatif de 490 millions d’Européens et, à ce jour, 18 parlements nationaux sur 27 les ont finalement approuvés. Oui, mais trois référendums ont aussi montré sinon un divorce, au moins une forte incompréhension entre ceux qui construisent l’UE et ceux qui doivent en bénéficier. Et ceci est un fait politique majeur.

La conséquence principale est que, désormais, aucune institution, aucun État membre, surtout s’il assume une Présidence tournante, ne pourra plus poser un acte européen sans avoir pris la peine de le placer dans la seule finalité politique vraiment compréhensible de tous : l’UE prend en charge la défense des intérêts des Européens d’abord. Et elle le prouve !

Cette réalité est assez largement partagée après le dernier coup de semonce venu d’Irlande. Elle tombe plutôt bien pour le Président Nicolas Sarkozy. Dès 2006, dans un discours de campagne électorale, que les électeurs irlandais auraient pu plébisciter, l’homme politique devenu entre-temps chef de l’État français a formulé sa vision d’une Europe qui doit « protéger » et non inquiéter : « Quand je regarde le monde, partout je vois de la volonté politique. Partout, mais pas assez en Europe. (…) Je veux une Europe qui protège les Européens comme tous les autres pays protègent leurs ressortissants. Car si l’Europe ne protège pas assez, c’est le protectionnisme qui triomphera, les égoïsmes nationaux qui prévaudront, et le projet européen qui se délitera ». Dans le même souffle, il s’en est pris, on s’en souviendra, à l’absence de gouvernement économique qui fait de l’euro « une monnaie sans boussole », à « une politique monétaire qui ne se préoccupe pas assez de la croissance et du chômage », à « certains États membres »(Irlande en tête) qui, « grâce aux aides européennes », pratiquent le « dumping fiscal », à une « politique de la concurrence qui fait obstacle à toute politique industrielle », à « une Europe qui se dilue dans un élargissement sans fin », à ceux qui feraient passer la préférence européenne pour un « gros mot » quand prévalent les signes d’une préférence américaine, canadienne, chinoise, indienne. Tel est l’homme qui préside pour six mois aux destinées de 490 millions d’Européens. Le voici donc aujourd’hui au pied du mur, privé de Traité de Lisbonne et mis au défi de mettre ses actes en concordance avec ses déclarations.

Vraisemblablement, quand les chefs d’État et de gouvernement des 27 se réuniront à la mi-octobre et feront, comme convenu, un point de la situation en Irlande, les préoccupations institutionnelles (la vie avec Nice ou Lisbonne) passeront à l’arrière-plan. Durant ces six mois, on parlera davantage de l’Europe qui protège dans la mondialisation, de celle qui lutte contre les spéculateurs en période de crise alimentaire et de crise pétrolière, qui défend son agriculture, qui jugule l’immigration, qui s’affirme dans le marchandage mondial contre le réchauffement climatique, qui se donne des moyens d’agir en matière de sécurité et de défense ou qui, comme l’a proposé lui-même Jacques Delors récemment, devrait mettre en place une Communauté européenne de l’énergie, comme il y eut une Communauté européenne du charbon et de l’acier, ne serait-ce que pour exister face aux producteurs, notamment la Russie.

Affirmer une partie de toutes ces ambitions signifierait déjà un changement de cap. Même pour une Présidence volontaire, un semestre, c’est court pour redonner aux Européens confiance et perspectives.



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