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SOCIAL / Formations européennesImprimer l'article | ![]() ENTRETIEN AVEC FRANCOIS-GILLES LE THEULE, DIRECTEUR DES AFFAIRES EUROPÉENNES, L’ENA, STRASBOURG« Il faut bâtir des pôles de compétences en Europe »Propos recueillis par Pierre Lemoine à Strasbourg | lundi 17 janvier 2011
Pourquoi se former à l’ENA ? L’ENA a un objectif d’excellence et un objectif européen, par sa connaissance de l’évolution des systèmes politiques et par sa position géographique. Depuis qu’elle se trouve à Strasbourg, l’ENA a davantage encore affirmé sa vocation européenne. L’analyse que nous faisons de l’évolution du système politique et administratif est que, dans chacun des États membres, la part de l’Union européenne y est extrêmement importante, qu’elle l’est de plus en plus, qu’elle est de plus en plus complexe, de plus en plus riche et de plus en plus originale en ce sens qu’on est en train de bâtir un système qui n’est plus copié d’un système national mais qui est un système nouveau. Un « système administratif non identifié », aurait dit l’ancien président de la Commission, Jacques Delors. De ce fait, l’ENA est confrontée à deux défis : un très gros besoin de formation des cadres dirigeants et une situation évolutive et complexe. C’est la conjonction de ces deux phénomènes qui fait que l’ENA peut répondre plus facilement que d’autres aux problèmes posés. S’il ne s’agissait que de former des cadres dirigeants à des techniques connues par ailleurs, il y a des consultants, des universités, des centres de formations pour cela. Le modèle de l’ENA s’appuie à la fois sur une recherche très pointue, qui ne se trouve pas chez nous mais qui est dans un réseau en Europe et que nous savons mobiliser, que ce soit dans les universités et les think tanks, et sur des intervenants qui sont des acteurs « aux affaires », placés au cœur des dossiers, qui ne connaissent pas ce qui s’est passé, mais qui savent ce qui se passe et comment ils veulent que ça se passe à l’avenir. Dans notre système pédagogique, ce ne sont pas des analystes, des historiens ou des observateurs – même s’ils peuvent l’être –, mais ce sont des acteurs de premier plan. C’est pour cela que l’ENA est extrêmement à l’aise lorsqu’une problématique compliquée se développe, lorsque la réglementation n’est pas terminée ou la réforme pas encore achevée. On est capable, avant que les textes soient produits, de former déjà les dirigeants du continent à s’adapter, voire à adapter la réglementation. Quelle est votre clientèle, votre cible principale ? Ce sont les cadres dirigeants, des secteurs public et privé, en Europe, au sens large, parce que le modèle européen est un modèle mondial et qu’il a vocation à se propager dans les pays du voisinage et d’autres régions du monde qui souhaitent le reproduire. Le directeur général de la DG audit interne de la Commission européenne vient d’intervenir chez nous devant une délégation coréenne. Il me confiait à cette occasion que les Chinois avaient adopté, sans le modifier, le modèle européen d’audit interne. Les Chinois sont en réalité plus avancés que l’Union européenne, puisque le modèle est, pour l’UE, un objectif alors que, pour eux, il est devenu la norme. Le modèle européen, parce qu’il est original parce qu’il est bâti sur un compromis qui est de nature à satisfaire des exigences complètement diverses, voire contradictoires, peut être « vendu » au monde entier. Vous adressez-vous plutôt à des cadres publics ? Non. Vous savez bien qu’il n’y a pas d’administration européenne en dehors des trois capitales que sont Strasbourg, Luxembourg et Bruxelles. Donc, l’Union européenne, depuis le début, repose sur des réseaux qui peuvent être politiques, institutionnels ou qui sont aussi les représentations de groupes d’intérêts et d’expertises privés. Tous ces partenaires, politiques, institutionnels, administratifs, diplomatiques, du secteur privé, du monde syndical, de la presse ont vocation à être des acteurs de premier plan dans la construction européenne. En leur absence il n’y aura personne pour les remplacer, parce qu’il n’y aura pas de « service public » de l’Union européenne qui pourra le faire à leur place. Ainsi, ils sont tous mis sur un pied d’égalité. Bien entendu, chacun a sa fonction : il y a des négociateurs au Conseil, des juges, des acteurs qui transposent et qui mettent en œuvre des réglementations ; il y a ceux qui imaginent des réglementations, qui font de la stratégie, qui réfléchissent aux évolutions institutionnelles, etc. Tous ont un rôle fondamental à jouer que l’UE ne peut pas remplir à leur place. Ces gens-là sont dans le secteur public ou dans le secteur privé, cela dépend des pays. Ils peuvent aussi faire une carrière de l’un à l’autre. C’est d’ailleurs un des objets auxquels on réfléchit, celui des carrières européennes. On essaie de comprendre ce que cela recouvre. On constate que, souvent, les acteurs qui ont une carrière européenne ont connu un parcours diversifié : ils ont occupé différents postes au sein du Conseil, du Parlement, de la Commission, au niveau national et dans le secteur privé. C’est un milieu très mobile qui a, comme point de référence, l’intérêt pour les questions européennes. Quel est le pourcentage du public et du privé ? Chez nous, pour les affaires européennes, c’est moitié-moitié. Et cela représente combien de personnes ? On forme 5 000 personnes par an : 2 500 viennent du public et 2 500 du privé. Bien entendu, il y a les élèves de l’ENA aussi. 80 sont recrutés chaque année en France. Avec la quarantaine d’étrangers, ils sont 120 et, la scolarité durant deux ans, on a toujours 240 élèves de l’ENA présents à l’école. Eux sont des fonctionnaires. Certains viennent du secteur privé et ont une vocation à être des fonctionnaires. Les élèves suivent une formation de six mois aux questions européennes. C’est la formation la plus longue en ce domaine qui existe dans les écoles d’administration en Europe. Il n’y en a pas d’autre. Ce long cursus s’articule avec des exercices très intenses individuels et en de groupes et à Strasbourg, et un long stage de quatre mois dans ou autour des Institutions européennes. Sur les 5 000 personnes formées chaque année, il y a les 240 élèves présents simultanément qui font six mois d’Europe et mais il y a aussi des gens qui ne font qu’une journée. On a toute la gamme de possibilités. Entre les deux, il y a la session annuelle du Cycle des hautes études européennes (CHEE) qui concerne 42 personnes et qui dure 30 jours. Quelle est aujourd’hui l’origine géographique des personnes formées par l’ENA aux affaires européennes ? Nous avons, il faut le reconnaître, d’abord des Français, ensuite des ressortissants de l’Union européenne, en troisième lieu des ressortissants des pays du voisinage, et, enfin, ceux des États éloignés, essentiellement d’Asie pour l’instant. Ce sont quand même les pays émergents d’Asie qui sont les plus intéressés par les questions européennes et qui ont les moyens aussi de venir ici. N’est-ce pas un épiphénomène ? Non. Nous avons accueilli quatre séminaires pour la Corée en 2010 et nous avons été invités à nous rendre à Séoul. La Corée est un partenaire de plus en plus important, qui a un réel intérêt pour la construction européenne parce qu’elle estime être dans une situation comparable à celle des États de l’Union européenne il y a 30 ou 40 ans. Les Coréens ont les mêmes problèmes. Et ils ont les moyens de s’intéresser aux questions européennes. Qu’est-ce qui vous distingue des autres écoles d’administration publique en Europe ? Nous travaillons ensemble. Nous sommes en train de bâtir un réseau des écoles d’administration européenne qui auraient vocation à répondre notamment aux appels d’offres des institutions. Pour acquérir une culture commune, on se voit très souvent, que ce soit dans les réunions ou aux Rendez-vous européens de Strasbourg qui sont organisés chaque année au mois de mai au Parlement européen sous le patronage de son président Jerzy Buzek et avec la participation de personnalités, comme Valéry Giscard d’Estaing en 2010. On se voit deux ou trois fois par an pour réfléchir ensemble aux besoins de formation des dirigeants de l’Union européenne dans les années à venir. Ensuite, nous nous spécialisons. L’ENA, sur les questions européennes, souhaite se spécialiser sur cinq thématiques. La première est la préparation de la présidence tournante du Conseil. La deuxième, l’avenir de la politique de régulation financière. La troisième, le développement durable et l’agriculture. La quatrième, la politique de cohésion, sa conception et la gestion des fonds structurels. Et la cinquième, la construction de l’espace de liberté, de sécurité et de justice. Dans ces domaines-là, nous avons l’ambition d’allier les recherches, les études, les réseaux et la pédagogie pour être des acteurs incontournables en Europe. Bien entendu, on travaille aussi sur les carrières européennes, comme je l’ai dit, puisqu’on veut faire de Strasbourg, nous et nos partenaires locaux, l’Université de Strasbourg notamment, la capitale des carrières européennes. Le passage par Strasbourg serait-il incontournable ? Pas forcément. Cela peut être le cas. Mais on veut bâtir ici des équipes de recherche et de formation qui soient les mieux placées pour accompagner tous ceux qui désirent faire une carrière européenne réussie. On veut être capable éventuellement de former des formateurs, car on ne peut pas forcément faire venir tout le monde à Strasbourg. On se déplace très souvent, on va faire des formations à Bruxelles, à Luxembourg et dans les capitales des États membres. Faire de la formation n’est pas compliqué en soi. Ce qui est compliqué, c’est de la faire très bien. Et on veut la faire très bien. On veut être à la pointe de l’évolution et cela nécessite un énorme travail de recherche et d’études. On souhaite que Strasbourg soit un point de référence, la tête de réseau pour tout ce qui est recherche et études en matière de carrières européennes. Quelles sont les spécialisations en matière d’administration publique en Europe ? L’ENA a l’avantage d’être une école extrêmement large puisqu’elle embrasse aussi bien les carrières judiciaires – la Cour des comptes, le Conseil d’État, les tribunaux administratifs, les chambres régionales des comptes –, l’audit et le contrôle, au travers des corps d’inspection, l’administration générale, l’administration civile, et l’administration territoriale au travers du corps préfectoral, sans parler de la diplomatie. L’ENA embrasse la palette la plus large de métiers d’administrateurs ou de fonctionnaires qui existe en Europe. Les écoles qui sont nos partenaires dans les États fédéraux ont des compétences fédérales et pas des compétences fédérées. Dans d’autres États centralisés, les écoles sont parfois ministérielles ou pluri-ministérielles mais pas totalement horizontales comme l’ENA. Donc, les écoles qui sont nos partenaires se spécialisent sur le niveau fédéral ou sur les politiques auxquelles elles ont vocation à préparer. Puisque votre réseau réfléchit aux formations, avez-vous le sentiment que les élites sont suffisamment formées ? Lors d’un déjeuner récent avec plusieurs membres du Parlement européen, notamment une camarade de ma promotion de l’ENA, Sylvie Goulard, nous constations que l’Europe est malheureusement une spécialité à l’heure actuelle. C’est-à-dire que le sujet est suffisamment difficile et complexe du point de vue relationnel, du point de vue linguistique et du point de vue du contenu pour que la compétence européenne soit reconnue comme une véritable expertise. Cela veut dire aussi qu’on n’a pas encore réussi à diffuser cette connaissance générale de l’Europe à l’ensemble des différentes couches de la population. Cela pose le problème de la citoyenneté européenne qui est un problème classique sur lequel on travaille d’arrache-pied depuis dix ans – pas forcément nous, nous ne sommes pas leader là-dessus –, car c’est un sujet d’une très grande difficulté. L’aspect positif pour une école est qu’il y a un énorme travail de formation à faire. Mais on se sent parfois un peu désarmé face à l’ampleur des besoins. Je vais prendre simplement l’exemple de la construction de l’Espace de liberté, de sécurité et de justice qui est un espace crucial pour la vie quotidienne des citoyens et des habitants de l’Union européenne. On estime qu’il y aurait plus d’un million de cadres à former pour que cette politique de JLS justice, liberté et sécurité, qui repose essentiellement sur la reconnaissance mutuelle, mais pas seulement, puisse fonctionner. On voit que la tâche est surhumaine et qu’il faut fixer des priorités. C’est ce sur quoi on travaille, d’ailleurs en lien avec la Commission européenne, dans le cadre des Rendez-vous européens de Strasbourg. La question est : comment essayer de prioriser dans cette formation particulière, face à un public aussi vaste qui ignore qu’il a un rôle à jouer dans cette politique ? Des solutions se dessinent-elles ? Oui. C’est clairement bâtir des réseaux en Europe, avec une continuité dans l’investissement pédagogique, c’est-à-dire qu’il faut éviter que les écoles et les universités papillonnent d’un sujet sur l’autre. Il faudrait essayer de bâtir des pôles de compétences en Europe qui soient articulés ensemble et qui s’inscrivent dans la durée. Fondamentalement, même si tout change tous les ans, il faudrait éviter que les programmes de formation changent tous les ans. Il faut que les équipes de formation soient inscrites dans le long terme parce qu’une fois qu’on a bâti ici ou là des équipes qui ont une compétence – il faut plusieurs années pour le faire –, il ne faudrait pas que ces équipes soient renouvelées en permanence avec une mobilité excessive parce que cela affaiblirait la qualité du service rendu. Et la lisibilité est nécessaire parce qu’il faut que les citoyens et les dirigeants de l’Union européenne qui ont besoin de formation sachent à qui s’adresser. Il ne faut pas penser que l’on peut s’adresser pour n’importe quelle demande à n’importe quel centre de formation sur les questions européennes. Ce n’est plus possible pour des sujets pointus. Il y a besoin de plus de lisibilité et votre édition spéciale va aider à faire émerger cette visibilité. Je pense que c’est un début et que ce n’est pas fini. « Nous voulons faire de Strasbourg la capitale des carrières européennes » |
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Les formations aux affaires européennes : mode d’emploi -
