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COLLÈGE D’EUROPE/ENTRETIEN AVEC THIERRY MONFORTI, DIRECTEUR ACADÉMIQUE DU CAMPUS DE BRUGES ET DIRECTEUR DES ADMISSIONS

Conserver l’excellence dans un environnement international

Propos recueillis par Manon Malhère à Bruges | lundi 17 janvier 2011

Créé en 1949, le Collège d’Europe est souvent regardé comme la référence en matière de formation postuniversitaire spécialisée dans les études européennes. De réputation internationale, ce centre accueille chaque année quelque 400 étudiants d’une cinquantaine de nationalités sur ses deux campus : Bruges (Belgique) et Natolin (Pologne). Totalement bilingue (français-anglais), la formation propose un choix de cinq masters dispensés par des professeurs de renommée ainsi que des professionnels des « métiers de l’Europe ». Des enseignements de « courte durée », visant à acquérir des savoirs ciblés, sont également dispensés. Thierry Monforti, précise ici les grandes lignes de la politique de formation qui est ainsi dispensée par le Collège d’Europe dans un contexte multiculturel.

Quelle est l’ambition qui sous-tend la démarche du Collège d’Europe ?

Pour décrire notre tâche, je vous répondrais : former des spécialistes des matières européennes. Mais, pour spécifier - je reprends votre mot « l’ambition » du Collège d’Europe, j’emprunterais volontiers cette définition à l’un de nos anciens recteurs : « Former des citoyens européens responsables ». Le Collège d’Europe n’est pas, pour autant, un organe de propagande des institutions européennes. Nous ne sommes financés par la Commission européenne qu’en partie, à savoir environ vingt-trois pour cent de notre budget annuel. Une bonne autre quinzaine de pour cent émane de pouvoirs publics, de la Belgique bien entendu, mais aussi de la plupart des États membres et de la Suisse. Leurs représentants participent tous au conseil d’administration. Enfin, sur le plan du statut, je veux préciser que le Collège d’Europe est de niveau universitaire, mais n’est pas une université. Nous sommes une fondation de droit privé belge. D’ailleurs, nous n’offrons qu’un master dispensé sur une année et non un cycle complet d’études allant de la licence au doctorat.

Comment s’organisent les enseignements de masters ?

Nos étudiants se voient offrir un programme à la croisée des programmes anglo-saxons et latins. Il y a une partie du programme, obligatoire au premier semestre, dont la plus grande partie des cours se donne, par département d’études, sous une forme « latine ». La dispense de ces cours s’accompagne, il est vrai, de tutorats. C’est là où une vraie discussion peut avoir lieu entre les assistants académiques et les étudiants. Parfois il y a également une partie des cours organisée sous forme de discussions entre le professeur lui-même et les étudiants. Mais, ce mode d’enseignement demeure néanmoins plus proche du modèle latin qu’anglo-saxon. Au second semestre, c’est exactement l’inverse. Les cours sont organisés sous forme de séminaires accueillant un nombre limité d’étudiants, généralement une vingtaine, en fonction des différentes spécialisations. Il s’agit principalement de préparations incluant des jeux de simulation, des groupes de travail, des « papers » à rédiger dans le cadre du cours en plus du mémoire.

Qu’en est-il des formations « de courte durée » pour professionnels ?

Effectivement, à côté du programme général, sont organisées des activités de formations ou de « know how » par le département de développement (…). Nous avons accueilli, par exemple, une trentaine de fonctionnaires de la région italienne des Pouilles qui ont suivi une formation courte mais intensive. Par ailleurs, un cours d’été est organisé chaque année en juillet à l’attention de fonctionnaires internationaux, parfois nationaux ou régionaux, voire même de cadres d’entreprises internationales qui souhaitent faire le point sur des politiques menées par l’UE. Vous pourriez me demander pourquoi le Collège d’Europe, qui est en premier lieu un institut postuniversitaire, dispense-t-il de telles formations ? La réponse est simple : pour nous assurer des rentrées supplémentaires. En outre, cela renforce la cohésion du Collège en ce sens que les professeurs-visiteurs et nos professeurs permanents du Collège travaillent ensemble sur ces programmes.

Comment choisissez-vous vos professeurs ?

Le Collège ne compte que soixante pour cent de professeurs, les autres enseignants sont des experts provenant des institutions européennes, des administrations nationales, du secteur privé. Les contrats des professeurs sont annuels. Par ceux des autres enseignants qui ne dispensent pas leur savoir sur une année postuniversitaire complète ; ils viennent généralement ici pour une prestation d’une trentaine d’heures Aussi, chacun de ces cours fait-il l’objet d’une évaluation en termes de contenu et de contrat. Vous savez les matières sont très évolutives et il se peut qu’un cours soit supprimé. Quand j’étais étudiant au Collège, c’était à l’époque du « Livre blanc » de la Commission Delors sur le « grand marché intérieur ». Nous étions en 1990. C’était Paolo Ceccihini, un proche de Jacques Delors qui avait participé au livre blanc, qui était un des enseignants du Collège. Bon, le cours de Ceccihini, à un moment donné, n’a plus eu de sens puisque le marché intérieur était là depuis 1992. Donc en 1994, on a supprimé ce cours. C’est un exemple assez évident, mais il en existe d’autres. Par ailleurs, nous identifions régulièrement de nouvelles matières. Il y a donc ainsi une évolution annuelle. Cela signifie également qu’il y a un roulement, je dirais, d’une vingtaine de professeurs sur les 160 qui enseignent chaque année. (…) Ce qui nous assure une grande flexibilité.

Une flexibilité qui vous différencie de l’université ?

Les programmes ne sont pas décidés par rapport aux professeurs, mais par rapport aux contenus. Ce n’est qu’ensuite que les professeurs sont choisis. C’est là la grande différence avec l’université, où, parfois, on est contraint par l’inamovibilité des professeurs. Cette protection est bonne quelque part pour les individus, mais le Collège échappe à cette logique qui ne garantit pas systématiquement un enseignement universitaire de qualité. Le talon d’Achille du Collège est peut-être que les professeurs, compte tenu de leur statut de « visiteurs », ne participent pas forcément à une œuvre de longue haleine. Par ailleurs, on ne peut pas dire que le Collège soit un institut de recherche comme l’est l’Institut d’études européennes de Florence.

Quelle est la principale spécificité du Collège ?

Un étudiant du Collège ne peut pas simplement dire « j’ai étudié telles matières au Collège d’Europe, regardez mes crédits ECTS et mon niveau d’excellence ». Non, l’élément tout aussi important, c’est la capacité à gérer une situation multiculturelle. Il est beau de se dire européen et convaincu de l’utilité de travailler dans une société multiculturelle. Reste ensuite à montrer son aptitude à dialoguer. Non pas forcément dans une langue véhiculaire. Mais aussi à comprendre les réactions de l’« autre » qui appartient à un groupe culturel totalement différent. On peut parler la même langue et ne pas se comprendre. Le Collège permet au moins cette expérience utile. Et c’est cela aussi que nos anciens élèves ou des gens qui connaissent le Collège apprécient. A capacité académique ou intellectuelle égale, ils feront plus confiance à quelqu’un qui a déjà travaillé et vécu dans une société multiculturelle pendant une année complète. Bruges c’est un village. On n’est ni à Bruxelles ni dans une très grande ville européenne. Donc, on est en quelque sorte obligé de rester en groupe sous peine de ne pas exister vraiment. Et, effectivement, tout est fait pour que nos étudiants puissent ensemble échanger, vivre et expérimenter la vie multiculturelle.

Quelles sont les orientations professionnelles de vos étudiants en général ?

S’il y a vingt pour cent des anciens qui sont fonctionnaires dans les institutions ce qui équivaut à un millier de personnes, trente pour cents travaillent dans le lobbying ou dans les cabinets d’avocats. Les juristes qui sortent du département d’études juridiques se consacrent d’abord et en grande majorité aux cabinets d’affaires européennes à Bruxelles, mais également à Paris ou Londres. Quant à leurs compagnons d’étude, certains vont vers les entreprises privées nationales ou multinationales, notamment dans le secteur bancaire. D’autres, dix pour cent environ, rejoignent les administrations nationale ou territoriale, d’autres enfin embrassent la diplomatie. Dans ces derniers cas, évidemment il s’agit ici de fonctions nationales liées à des concours nationaux d’admission, mais on retrouve quand même un nombre significatif d’anciens que ce soit à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Rome ou encore à Lisbonne. Nous avons des ministres des Affaires étrangères actuels qui sont des anciens du Collège comme le ministre finlandais Alexander Stubb. Enfin, cinq pour cent de nos anciens sont devenus soit des académiques, soit des experts enseignant dans les universités ou instituts spécialisés dans le domaine des études européennes.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants attirés par les « affaires européennes » ?

Peu importe la formation, du moment qu’il y a une volonté d’actualiser ses compétences. La formation universitaire, ce n’est pas juste suivre des cours, réussir à s’approprier les matières enseignées, et obtenir diplôme. C’est aussi faire le lien avec la réalité au jour le jour. Il faut lire la presse au quotidien et, ici, les étudiants n’ont plus l’excuse de la cherté des magazines. Ils peuvent lire sur Internet. Je ne veux pas entendre un étudiant à l’entretien me dire « ah je n’ai pas pu écouter les résultats de tel Sommet parce que je n’ai pas le temps pour le moment de lire la presse ». Ce n’est pas une réponse, on a toujours le temps. Il faut connaître l’actualité, il ne faut pas se limiter aux cours en tant que tels qui n’offrent pas un spectre suffisant sur les connaissances. Notamment en matière d’études européennes puisque, par nature, ce ne sont pas des mathématiques ou de la philosophie inscrite dans la durée. Il s’agit d’études dont les matières sont évolutives, où l’information est au quotidien. Se documenter est donc indispensable. J’ajoute également qu’à un moment donné, il faut absolument Erasmus ou bien suivre une formation supplémentaire à l’étranger, comme un master en un an. Il s’agit là d’excellentes méthodes pour se familiariser avec une autre langue et penser dans celle-ci.

« L’élément tout aussi important, c’est la capacité à gérer une situation multiculturelle »

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