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Entretien avec Riccardo Petrella, Secrétaire général du Comité International pour le Contrat mondial de l’Eau

Le droit à l’eau menacé par l’usage « prédateur » de la ressource

Propos recueillis par Anne Eckstein | mercredi 11 mars 2009



Le droit universel et inaliénable à l’eau potable est un, sinon LE principe sur lequel le professeur Riccardo Petrella ne transige jamais. Or, dit-il, nos sociétés, par un usage abusif et prédateur de la ressource, font « violence à l’eau » et participent ainsi activement à la raréfaction d’une ressource naturellement « renouvelable ». Dans un entretien accordé à Europolitique, il fustige non seulement les grandes multinationales de l’eau mais aussi l’UE qui, en formalisant dans la directive cadre sur l’eau la « marchandisation» de l’eau, soutient ce qui est devenu un véritable marché à part entière. Docteur en Sciences Politiques et Sociales de l’Université de Florence, Riccardo Petrella a fondé en 1997 le Comité international pour un contrat mondial de l’eau. (1)

L’eau est-elle un « vrai » problème aujourd’hui ?

Oui. Il y a aujourd’hui 1,5 milliard de personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable, ce qui signifie ne pas avoir accès à la vie. Or notre société ne se presse pas pour éliminer ce « non droit » à l’eau potable, n’a pas placé cette question comme première priorité sur l’agenda politique mondial. Couplé au fait qu’il y a 2,6 milliards de personnes qui n’ont pas accès aux systèmes d’assainissement, ce qui entraîne des problèmes de santé, c’est le problème le plus important parce qu’il porte sur le droit à la vie de milliards de gens.

De plus, nous avons, surtout au cours de ces 50 dernières années, fait un usage abusif, prédateur, non durable de la ressource hydrique à travers la planète. On a fait violence à l’eau. Ce qui se raréfie, c’est l’eau douce (à usage humain), pas l’eau en tant que telle, parce que la quantité d’eau est et sera toujours la même sur la planète. De ce point de vue, oui, le manque d’eau se généralise. Pourtant, l’eau est une ressource renouvelable, permanente et sûre mais par nos usages, nous l’avons rendue non renouvelable au même titre que le pétrole ou le charbon. Ce qui se passe est symptomatique d’une société fondée sur une économie prédatrice de la nature. La pénurie d’eau existe dans les régions traditionnellement pauvres en précipitations, qui sont structurellement en stress hydrique (moins de 1000 m³ d’eau par an par habitant disponibles pour tous usages). Ce qui change, c’est qu’aujourd’hui, ce stress hydrique touche aussi des régions riches. Il faut donc renverser la tendance à la destruction de cette ressource vitale. Enfin, suite à l’incapacité de nos sociétés à arrêter ou inverser ce système prédateur, l’eau devient un objet de conflits soit pour la répartition entre ses différents usages (agriculture, énergie, usage domestique), soit entre Etats. L’eau sera, au 21ème siècle, annonce-t-on de tous côtés, la principale source de guerre.

Quel est l’impact du changement climatique ?

Le changement climatique va accentuer cette situation de crise. Si on se place en 2032, soit 40 ans après le premier Sommet de la Terre, après toutes ces promesses, ces traités non signés et/ou jamais respectés, 60% de la population mondiale vivront dans des régions à forte pénurie d’eau. Ce sont les hommes qui sont responsables du changement climatique. Ceux qui sont à l’origine de cela sont aussi ceux qui peuvent prendre les mesures nécessaires pour que les conséquences ne soient pas plus graves.

Les politiques proposées sont-elles appropriées ?

La première stratégie proposée par la communauté internationale est une stratégie d’atténuation du phénomène et de ses conséquences et pour se doter des capacités d’éviter les inondations qui vont augmenter en intensité et en fréquences. La deuxième est celle de l’adaptation : il faut vivre avec la température moyenne qui va augmenter, ce qui va entraîner une hausse du niveau de la mer de 30 à 60 cm. Mais il faut éviter qu’elle augmente de plus d’un mètre. Ces deux stratégies doivent être les lignes de force de notre réaction. Le problème, c’est que les Etats et les classes dirigeantes restent attachés à deux principes qui les empêchent de donner les réponses adéquates. Il s’agit d’abord de la souveraineté nationale sur les ressources hydriques, même si pour les 263 grands bassins hydrologiques du monde, 2 seulement sont nationaux. Tous les autres sont transnationaux. Pourtant ils continuent à revendiquer le principe de souveraineté nationale alors que la sagesse et le bon sens devraient les pousser à appliquer le principe de souveraineté partagée et de gestion en commun. En second lieu, les Etats affirment assurer la sécurité hydrique nationale. En situation de crise, le « chacun pour soi » est de rigueur. C’est une erreur. C’est dans les moments de crise qu’il faut affirmer la nécessité de coopération et la mise en commun des ressources et des moyens pour que tous puissent s’en sortir de manière digne au titre du droit à la vie.

N’a-t-on pas évolué ?

Les solutions proposées sont axées sur la même stratégie à l’origine de la crise. Pendant 100 ans, l’objectif de nos sociétés était de produire toujours plus d’eau, considérée comme un élément de la croissance économique : produire de plus en plus et consommer de plus en plus. Pour ce faire, il fallait puiser l’eau partout, dans les nappes d’eau profonde, construire des barrages pour mieux retenir l’eau etc. Aujourd’hui, on poursuit cette même stratégie erronée. On continue de penser qu’il faut offrir toujours davantage d’eau pour continuer à produire des biens. C’est une stratégie de l’offre accompagnée d’une stratégie de gestion de la demande, non dans le sens de modifier l’usage qu’on fait de l’eau, mais dans celui qui vise à en réduire la consommation et les gaspillages d’eau et à l’utiliser de manière plus efficace. Le point de départ reste que la demande d’eau doit croître, non du fait d’une augmentation de la population et de ses besoins essentiels, mais parce qu’il y aura une augmentation des besoins économiques d’eau (agriculture, industrie). Cela mène à une nouvelle vague de construction de grands barrages, au dessalement de l’eau de mer et à la multiplication des stations d’épuration, au lieu d’arrêter la pollution en aval. Cette foi dans la technologie et la construction de grandes infrastructures reste la politique dominante, défendue par les groupes qui sont à l’origine du Forum Mondial de l’eau.

Vous êtes très critique à l’égard du Forum…

Le Forum Mondial de l’Eau reste axé sur cette stratégie : l’eau va devenir rare, il faut donc augmenter l’offre. Il y aura des conflits ? Laissons le marché régler les conflits, assurer l’optimisation de l’allocation des ressources disponibles. On continue à dire que ce que l’Etat, le secteur public, les collectivités locales ont fait pendant 30-40 ans est mauvais et qu’il faut donner la gestion de l’eau aux grandes entreprises privées qui, seules, peuvent assurer l’efficience. A Istanbul (2), ils vont continuer à prêcher cet Evangile économique de l’eau, de l’efficience, de la productivité et de la rentabilité alors que, personnellement, je pense que toutes ces stratégies ont démontré leur échec total. Les pouvoirs dominants qui se sont enrichis sur la base de ces principes essayeront de continuer à profiter de l’eau, parce qu’on aura toujours besoin d’eau. L’eau est un marché stable. Il y aura toujours des gens qui achèteront de l’eau pour vivre, des paysans qui auront besoin d’eau pour l’irrigation, des industriels qui auront besoin d’eau pour faire du caoutchouc, du papier, des voitures. Le profit est stable et garanti pour toujours.

Donc, le Forum ne sert à rien ?

Je suis, depuis le Forum de l’eau à La Haye en 2000, franchement opposé à ce Forum qui est dominé par les grands groupes industriels, financiers, multinationaux de l’eau et qui ont réussi, dans la foulée de la culture dominante des 30 dernières années, à attirer de leur côté la plupart des pouvoirs publics qui depuis, n’ont fait que vanter le partenariat public/privé. Je crois que le Forum n’a aucune véritable légitimité à être le lieu où l’on discute et définit la politique mondiale de l’eau. Les pouvoirs publics, depuis 40 ans, ne font que proclamer que l’Etat doit abandonner ce rôle, qu’il doit simplement soutenir le privé. Le public a nié sa propre fonction de public ; il a trahi la fonction pour se mettre au service des logiques financières, privées. Il a accepté que les lois du marché l’emportent sur les intérêts généraux et les lois de la res publica. Je ne pense pas que le Forum mondial de l’eau d’Istanbul puisse être considéré comme un moment important pour résoudre les problèmes

L’UE se présentera au Forum en brandissant la directive cadre sur l’eau comme modèle. A tort ou à raison ?

Elle a raison de le faire pour le côté écologique de la directive qui représente un véritable progrès du point de vue des réglementations en matière de l’eau en tant que bien naturel. La directive est très bonne en ce qui concerne la définition du bon état de la ressource hydrique et pour le détricotage des mécanismes qui mènent à un mauvais état de l’eau. Elle est très bonne pour le contrôle des processus de contamination et de pollution des eaux mais elle est trop faible par rapport aux mesures à prendre pour arrêter ces processus car elle laisse aux Etats la compétence d’élaborer les politiques d’intervention dans ce domaine.

L’UE n’a aucun droit légitime, en revanche, de s’ériger en modèle parce que la directive est la consécration formelle par les Etats de l’UE de cette conception économique que je viens de dénoncer. La politique de l’eau reste de la compétence absolue des Etats membres, l’UE ne peut donc qu’accepter d’être indifférente à la manière dont ils traitent l’eau et s’ils en maintiennent la gestion publique, privée, ou mixte. En ce domaine, l’UE ne peut ni légiférer, ni intervenir. Malgré cela, la directive fait un choix clair en faveur d’une gestion économique, efficiente. Elle affirme que les tarifs doivent être la source principale de financement des coûts des services hydriques et que la gestion intégrée des ressources hydriques doit se faire autour d’un prix vérité de l’eau défini à partir du principe de la récupération totale des coûts de production, y compris le profit. De facto, la directive formalise le concept de marchandisation de l’eau en tant que ressource économique qui doit être gérée par les mécanismes du marché.

L’UE n’a pas de quoi se vanter : depuis au moins 15 ans, elle prêche la libéralisation des services et des prix sur le plan interne. Ce qui, en théorie, se justifie car si on fait un marché intérieur commun, il est vrai qu’il ne peut pas y avoir de monopoles nationaux ni publics ni privés. Mais dans le même temps, on démantèle les monopoles publics nationaux et on renforce les monopoles privés. C’est de l’hypocrisie de dire qu’il faut démanteler les monopoles publics alors que l’on maintient les monopoles privés parce que, dans ce cas, ce serait le résultat de la concurrence ! Si on fait un marché commun, il faudrait avoir des services à l’échelle européenne. Mais l’UE a choisi la libéralisation des services privés de nature oligopolistique voire monopolistique au niveau local au lieu de créer un service public européen de l’eau.

Et au niveau international ?

L’UE a été la plus acharnée à défendre la libéralisation des services hydriques dans le cadre des négociations de l’OMC. C’est l’UE qui a demandé de manière répétée et insistante à 72 pays, dont les pays d’Afrique et les anciennes colonies françaises et britanniques, de libéraliser leurs services hydriques pour faciliter la mondialisation de leurs entreprises nationales spécialisées dans la gestion des services de l’eau. Les véritables multinationales de l’eau sont des entreprises françaises et britanniques. Non, l’UE n’a aucune raison de se présenter au monde avec un certificat de bonne conduite, sauf du point de vue écologique.


(1) Reliant enjeux politiques, économiques et territoriaux, M. Petrella, exprime sa vision dans «Le manifeste de l’eau - Pour un contrat mondial», paru aux Editions Labor, Bruxelles, 1998.
(2) Istanbul accueillera du 15 au 22 mars 2009, le 5e Forum mondial de l’eau.

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