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Entretien avec Giles Merritt, directeur du Security and Defence Agenda

Libye et cybersécurité au cœur des débats

Propos recueillis par Paul Ames | vendredi 04 novembre 2011

Suite à l’opération en Libye, quelles devraient être les priorités européennes en matière de défense ?  

Ces trois derniers mois, la compréhension collective de la mission libyenne et des lacunes européennes a donné lieu à de profonds changements. Ce qui n’était alors qu’un problème théorique a revêtu un aspect très pratique. Les gouvernements ont réalisé qu’ils ne disposaient plus de la puissance militaire nécessaire à la gestion d’une opération d’envergure restreinte à l’encontre de forces armées très archaïques comme celles des partisans du colonel Kadhafi. Comment réconcilier ce constat avec les réductions de dépenses décidées dans le sillage de la crise de 2008, je l’ignore. La Libye n’en demeure pas moins une illustration pratique de notre dépendance vis-à-vis des États-Unis et de l’impuissance de fait d’un grand nombre d’armées européennes.

Et qu’en est-il du volet sécurité ?

L’effet d’entraînement de la cybersécurité a connu une escalade extraordinaire ces six derniers mois. La cyberdéfense reste la priorité des gouvernements. De nombreuses choses sont faites pour permettre aux diverses agences et aux divers acteurs nationaux de mieux communiquer. La prochaine étape consistera à améliorer considérablement la structure informative de l’OTAN. Au-delà de cette amélioration, nous devrons consentir à un effort législatif global. J’ai l’impression que la cybersécurité a éclipsé de nombreux autres thèmes de sécurité tels que l’information aux passagers, le bio, les produits chimiques, les ADM, etc.

L’importance accordée aux menaces cybernétiques est-elle exagérée ?

La distinction entre les cyber-attaques et la cybercriminalité est très confuse. Cependant, les techniques nécessaires à la lutte contre la cybercriminalité et celles employées pour améliorer la cybersécurité contre les attaques visant, notamment, des infrastructures critiques sont assez similaires. Il est très difficile de répondre à cette question. Récemment, les attaques de ce type sont devenues plus fréquentes et plus graves. Parallèlement, bon nombre d’entre elles sont motivées par l’appât du gain et non par une revendication politique. Il est donc malaisé de savoir dans quelle mesure elles constituent un problème de sécurité au sens strict. D’ici à la fin de l’année, le SDA doit publier un rapport capital qui permettra de séparer le bon grain de l’ivraie en matière de cybersécurité.

L’UE prend-elle la cybersécurité suffisamment au sérieux ?  

Pas encore. De manière générale, la Commission n’est pas prompte à réagir. La Commission est confrontée à une série de problèmes internes, notamment son obligation de ménager la chèvre et le chou... ou plutôt un très grand nombre de chèvres et de choux. D’une part, elle s’efforce de soutenir l’usage d’Internet afin de tenter de faire de la révolution informatique le moteur de l’activité entrepreneuriale et de la croissance. D’autre part, elle est en butte avec l’idée de limiter efficacement toute utilisation d’Internet destinée à entamer ou à affaiblir le tissu social. Les eurocrates ont besoin de beaucoup de temps pour adopter une position commune qui satisfasse ces différents intérêts. Je crains que ce processus ne soit de plus longue haleine au sein de l’UE, de l’OTAN ou des États-Unis.

Comment l’idée de mutualisation et de partage évolue-t-elle à l’heure où la défense est frappée de restrictions budgétaires ?

Ce concept semble faire recette dans les pays scandinaves. Ces derniers ont, apparemment, une vision plus cohérente de ce qui doit être mis en commun et de ce qui doit rester national. À l’heure actuelle, l’accord franco-britannique qui, je l’espérais, devait servir de modèle de mutualisation et de partage, est un fiasco. Depuis le Traité de Lancaster House, ce projet est au point mort. J’ignore dans quelle mesure cette stagnation est imputable à l’euroscepticisme du ministre britannique de la défense. J’ai peine à croire que cette attitude a été de nature à stimuler le partenariat franco-britannique. Son impact sur l’efficacité de la coopération entre les deux nations en Libye reste, par ailleurs, obscur. Jusqu’à présent, la mutualisation et le partage tiennent plus du slogan que de la réalité. Aucune proposition ressemblant à un plan d’action ne s’est fait jour. Personne n’en a même formulé l’idée. Je crois que ce concept requiert l’intervention d’une autorité et je pense que nous devrions demander au Secrétaire général,Anders Fogh Rasmussen d’élaborer un plan d’action clair pour les pays membres de l’OTAN. De toute évidence, il s’agit d’une question très sensible politiquement. Mais, d’autre part, maintenir le déséquilibre entre alliés européens de l’OTAN et américains est également un sujet politiquement très sensible. Reste à savoir laquelle de ces deux sensibilités politiques l’emportera sur l’autre.

L’initiative du Triangle de Weimar de relancer la défense européenne avec un quartier général européen a été rejetée par le Royaume-Uni. Comment contourner ces divergences ?

Je trouve qu’il est difficile de prendre au sérieux la proposition du Triangle de Weimar. En effet, les intentions de l’Allemagne, non seulement en matière de défense mais également de politique étrangère et de sécurité commune sont beaucoup plus claires. Suite à la crise libyenne et à son incapacité d’agir, les intentions du Triangle restent assez vagues. Si le Triangle de Weimar était renforcé par un engagement clair de la part des Allemands, les Britanniques n’auraient pas à faire valoir leur droit de veto. Personnellement, je pense que les Britanniques font fausse route. Je ne comprends pas pourquoi nous, les Britanniques, investissons tant d’énergie et de ressources dans notre armée. Malgré les réductions budgétaires, nous restons, en effet, avec la France, la seule force militaire effective de l’UE. Cette puissance militaire ne sert en aucune façon de « monnaie d’échange » et n’a, apparemment, aucune influence sur le processus législatif de l’UE. J’aurais cru que disposer à la fois du commandement et de l’autorité renforcerait la position britannique et son engagement au sein de la défense européenne. Mais cette approche est éclipsée par celle des atlantistes qui disent « non, non, non, cela nuirait à l’OTAN et mécontenterait les Américains. Cela compromettrait la relation très spéciale qui unit Londres à Washington ». À mon sens, cette mentalité est dépassée.



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