Théâtres d’opérations
Les difficultés des missions externes
Par Paul Ames | mardi 17 novembre 2009
En termes d’échelle et de format, les missions de l’Union européenne au Tchad et en Afghanistan auraient difficilement pu être plus différentes. La mission au Tchad de mars 2008 à mars 2009 a été la plus grande opération militaire de l’UE en dehors de l’Europe, avec le déploiement de 3 700 soldats en Afrique centrale pour assurer la sécurité des réfugiés du conflit du Darfour au Soudan voisin. EUPOL en Afghanistan est une mission civile, nécessitant seulement 400 experts pour former des policiers locaux et des responsables judiciaires. Cependant, chacune à leur façon, les deux opérations illustrent les difficultés - logistiques et politiques - que l’UE doit affronter lorsqu’elle déploie des forces de sécurité à distance dans des régions secouées par des troubles très étendus.
TCHAD
Avant le début de la mission au Tchad, pas moins de cinq conférences ont été nécessaires pour rassembler les troupes et les équipements nécessaires, provoquant des mois de retard pour une opération de protection de 400 000 réfugiés, jugée urgente.
Un des gros problèmes a été de trouver des hélicoptères. Les forces armées européennes ont plus de 1 000 hélicoptères correspondant au type voulu, mais peu ont été adaptés pour fonctionner dans les conditions difficiles de l’est du Tchad, avaient expliqué les responsables de l’UE à l’époque. Les pays qui en possèdent hésitent à assurer l’entretien et les coûts élevés en carburant pour un tel déploiement. Finalement, la France a fourni la moitié des troupes et la plupart de l’appui aérien tactique. Six hélicoptères français ont été utilisés en même temps que trois polonais et quatre en provenance de Russie, qui a accepté de soutenir la mission de l’UE.
EUFOR Tchad / RCA se révéla être la mission de l’UE logistiquement la plus difficile. Troupes et matériel ont dû être envoyés par avions le long de la région frontalière entre le Tchad, le Soudan et le nord-est de la République centrafricaine, ou expédiés par mer via les ports du Cameroun puis transférés par voie terrestre. Ceci a pu prendre jusqu’à 45 jours.
En dépit de ces difficultés et retards, l’opération au Tchad est généralement considérée comme un succès. Les milieux humanitaires ont apprécié qu’elle ait apporté un sentiment de sécurité dans la région et ouvert la voie à une transition en douceur vers l’opération de l’ONU en cours.
AFGHANISTAN
Il reste à voir si EUPOL Afghanistan débouchera sur le même succès. Les milieux de l’UE reconnaissent que la mission a été lancée dans la précipitation, sans planification et ressources suffisantes, avec un mandat peu clair et se heurtant à des difficultés d’établir les liaisons avec les autorités afghanes ou les autres acteurs internationaux comme l’OTAN, les États-Unis et les Nations unies. Son lancement à la mi-2007 a été «
un désastre », selon les responsables européens.
Depuis, les choses se sont améliorées, la mission a mis l’accent sur la « formation des formateurs » pour assurer un effet de transmission de l’expertise aux agents afghans chargés du maintien de l’ordre, ainsi que sur des secteurs spécifiques comme le renseignement, les enquêtes criminelles, la lutte contre la corruption et la police municipale.
Avec 270 experts de l’UE sur le terrain, la mission reste bien en deçà de l’objectif de 400, les États membres trouvant difficilement le personnel adéquat prêt à se porter volontaires pour un travail difficile et dangereux. Le personnel opérant en Afghanistan se plaint que des collègues reçoivent une rémunération similaire pour la mission relativement plus facile de formation de la police au Kosovo, mais cette situation change, notent les responsables européens. Selon eux, les effectifs atteindront le chiffre de 300 en début d’année prochaine. La coopération avec le ministère afghan de l’Intérieur et avec l’OTAN s’est également améliorée.
Toutefois, des problèmes persistent en raison d’une mauvaise collaboration OTAN/PESD due à la question chypriote turque. En plus de sa coopération avec les Américains pour la formation de la police, EUPOL devra aussi assurer la liaison avec la nouvelle mission OTAN-Afghanistan pour la formation, à laquelle plusieurs pays de l’UE sont censés contribuer avec leurs forces de gendarmerie.
THÉâTRES ÉLOIGNÉS
De manière plus générale, les deux missions sont révélatrices des problèmes auxquels se heurtent les efforts de l’UE pour déployer des forces sur des théâtres éloignés : transport stratégique, mobilité tactique, coopération avec l’OTAN et d’autres acteurs, communications stratégiques, cohérence entre civils et militaires et, plus fondamentalement, mise à disposition des forces nécessaires.
Initialement, il avait été prévu que la PESD - envisagée il y a 10 ans suite aux défaillances de l’Europe dans les Balkans - dispose d’une force de réaction rapide de 60 000 soldats européens. Au fil des ans, cette ambition est devenue bien plus modeste.
Après le succès de l’opération Artemis (déploiement rapide de 1 800 soldats dans l’est du Congo en 2003), l’UE a élaboré le concept de groupement tactique, qui prévoit une rotation de six mois d’unités mobiles de 1 500 hommes, susceptibles de mener rapidement des opérations de l’UE à longue distance. Le problème est que les États membres n’ont pu s’entendre sur ce qui constitue une situation d’urgence justifiant le déploiement d’un groupement tactique. Le mécanisme n’a donc pas été activé depuis qu’il a atteint sa pleine capacité opérationnelle en 2007.
Les pays européens ont pris une série de mesures ces dernières années pour combler les lacunes dans le transport aérien stratégique de manière à pouvoir envoyer troupes, matériel et aides d’urgence là où il faut partout dans le monde. Seize pays de l’UE et de l’OTAN ont signé l’Accord SALIS 2006 leur donnant accès à six avions géants Antonov An-124-100 d’une société ukrainienne. En outre, 11 pays européens et les États-Unis coopèrent pour utiliser trois C-17 Globemaster à partir d’une base en Hongrie. Enfin, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Turquie, Espagne, Belgique et Luxembourg ont commandé 180 Airbus A400M, avec les livraisons prévues pour 2012, trois ans au-delà des délais prévus.
Pour résoudre les lacunes dans le transport aérien tactique, qui entravé le début de l’opération au Tchad, des initiatives sont aussi en cours à l’UE et à l’OTAN pour aider les pays européens de l’Est à moderniser leurs flottes d’hélicoptères de l’ère soviétique en vue d’une utilisation sur des missions à longue distance.