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Tribune libre

La croissance économique 2.0

Par Connie Hedegaard, commissaire européenne chargée de l’action pour le climat | jeudi 02 février 2012

À ma naissance, la Terre comptait 3 milliards d’habitants. Un enfant né aujourd’hui fait partie d’une communauté de 7 milliards de personnes, qui continuera à croître tout au long de sa vie.

Lorsque cet enfant atteindra l’âge de 18 ans, en 2030, plus de trois milliards de personnes auront rejoint la classe moyenne. En soi, c’est sans doute une bonne nouvelle, mais pas si nous continuons à vivre comme nous le faisons aujourd’hui, car le monde aurait alors besoin d’ici là au moins de 50 % de nourriture, de 45 % d’énergie et de 30 % d’eau en plus.

L’enfant né aujourd’hui verra également les ressources naturelles s’appauvrir et les prix augmenter, de même qu’il ressentira de plus en plus fortement les conséquences du changement climatique.

Ce sont là les défis que nous abordons dans le nouveau rapport du Groupe de haut niveau sur l’écoviabilité mondiale, dont j’ai l’honneur d’être membre. Lorsqu’il a lancé ce groupe, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, nous a invités à définir une vision à long terme dans la perspective de la conférence Rio+20 sur le développement durable, qui se tiendra en juin au Brésil.

Notre recommandation est claire : seul un modèle de croissance durable peut assurer à nos enfants une existence digne au XXI e siècle.

Nous avons intitulé notre rapport «  A future worth choosing » (un avenir qui mérite d’être choisi). Car nous avons encore le choix : soit nous perpétuons notre coûteux mode de vie, soit nous investissons dans un avenir plus intelligent et plus vert.

Nous voulons tous d’un monde dans lequel la croissance économique va de pair avec une diminution des incidences environnementales et sociales et la protection du climat.

Bien entendu, à l’heure où le monde se remet de la crise financière, notre priorité va à la croissance et à l’emploi. Mais quelle croissance et quels emplois ? Puisque la restructuration de nos économies est inévitable, pourquoi ne pas choisir une voie bénéfique à long terme : la voie de la durabilité, plutôt que celle de la surexploitation des ressources ?

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que le modèle de croissance des XIX e et XX e siècles n’est pas adapté aux défis du XXI e siècle.

Mais les mentalités évoluent. Selon une étude récente, depuis 2004, mille milliards de dollars ont été investis dans les énergies propres à l’échelle mondiale. Par rapport à 2010, ce marché devrait avoir doublé, voire triplé, d’ici à la fin de la décennie.

Rien qu’en Europe, plus de 300 000 nouveaux emplois ont été créés dans le secteur des énergies renouvelables en cinq ans à peine, et on estime que la réalisation des objectifs que l’Union européenne s’est fixés pour 2020 en matière de climat et d’énergie entraînera la création d’un million et demi d’emplois supplémentaires.

Les bonnes idées ne manquent pas. Nul besoin de dire aux entreprises que l’utilisation efficace des ressources est bonne pour les affaires. Procter and Gamble a ainsi mis sur le marché un détergent utilisable dans l’eau froide et qui permet donc de réduire la quantité d’énergie nécessaire pour nettoyer les vêtements. Le géant danois du transport maritime, Maersk,entend diminuer de moitié sa consommation d’énergie grâce à l’utilisation de nouveaux porte-conteneurs, plus grands, et à la réduction des vitesses de navigation, tandis qu’ Umicore estime que près de 100 % des métaux précieux qu’elle utilise dans sa production sont extraits de matériaux secondaires. Comme le montrent ces quelques exemples, l’utilisation efficace des ressources rapporte.

La bonne nouvelle, c’est que l’adoption de pratiques durables ne se fait pas forcément au détriment de la croissance économique.

Agir de manière durable, c’est maintenir et améliorer notre qualité de vie tout en veillant à ce que la pollution ne compromette pas la croissance économique ; c’est opter pour des modes de production mieux pensés et bâtir des villes plus intelligentes, où l’air est plus sain et dans lesquelles il y a moins de pollution, moins de bruit et moins d’embouteillages ; c’est construire des maisons plus économes en énergie ; c’est diminuer les factures énergétiques.

Les dirigeants de la planète doivent profiter du sommet Rio+20 du mois de juin pour mettre le développement durable au cœur des priorités économiques mondiales. Car c’est là que se trouve sa place, et non dans le domaine restreint de l’environnement, loin des grandes décisions économiques. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons prendre les mesures de l’ampleur nécessaire et avec la rapidité requise.

C’est pour l’heure l’urgence absolue. Pour les dirigeants politiques, mais plus encore pour les entreprises. Le temps est notre ressource la plus rare. En 2010, les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont atteint un record.

L’Union européenne avance déjà dans la bonne direction, en interne et sur la scène internationale. Nous avons des objectifs contraignants en matière de réduction des émissions et d’énergies renouvelables, un prix du carbone et des mesures relatives à l’efficacité énergétique. Nous nous penchons en outre sur les manières de rendre la fiscalité plus intelligente.

Toutefois, les pays développés ne peuvent pas relever les défis environnementaux tous seuls. Ce n’est plus possible compte tenu de la réalité du XXI e siècle, car ce sont les économies émergentes qui connaissent la croissance la plus rapide, y compris en ce qui concerne la consommation d’énergie et les émissions. Nous sommes dans une situation où tous les pays doivent agir, chacun selon ses capacités et ses responsabilités.

Nous devons aussi unir nos forces avec le secteur privé ; nous devons fixer le prix de la pollution de l’environnement. Les capitaux privés cherchent le profit. Le coût de production n’est pas le seul élément qui détermine la valeur d’un produit. Les dommages que le produit inflige à son environnement doivent être intégrés dans son prix. Ce n’est que de cette manière que nous pourrons encourager les investissements durables.

La croissance économique ne peut se mesurer à l’aune du seul PIB. Elle doit refléter la richesse naturelle d’un pays, l’état de l’environnement et la cohésion sociale. Il faut une croissance durable pour garantir une existence digne aux enfants nés en 2012.

La société que nous voulons pour demain doit transparaître dans la manière dont nous agissons aujourd’hui. Nous ne pouvons nous permettre de rester les bras croisés. Profitons du sommet Rio+20 pour mettre en marche cette transition mondiale vers un modèle de croissance durable pour le XXI e siècle, dont le monde à tant besoin.



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