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Tribune libre

« Il devient nécessaire de franchir une nouvelle étape »

Par José Manuel Durão Barroso (*) | jeudi 19 avril 2012

La Suisse est non seulement située géographiquement au cœur de l’Europe mais elle est aussi, à maints égards, liée historiquement au cœur de la réflexion sur la construction européenne.

C’est à Genève, en septembre 1929, à l’occasion de la Xème session de l’Assemblée de la Société des Nations, que le Français Aristide Briand et l’Allemand Gustav Stresemann, tous deux lauréats du prix Nobel de la paix en 1926, préconisent une fédération européenne. Aristide Briand déclare alors : «  Je pense qu’entre les peuples qui sont géographiquement groupés, comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral ; ces peuples doivent avoir à tout instant la possibilité d’entrer en contact, de discuter leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d’établir entre eux un lien de solidarité (…) ».Et Gustav Stresemann souligne que cette question «  intéresse indirectement le monde entier parce qu’elle affecte la situation économique mondiale ».

Puis c’est à l’université de Zurich que Winston Churchill prononce le 19 septembre 1946 son célèbre discours appelant «  à reconstituer la famille européenne ou, tout au moins, la plus grande partie possible de la famille européenne, puis de dresser un cadre de telle manière qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté. » Ainsi l’Europe pourrait vivre, précise alors Churchill, «  aussi libre et heureuse que les Suisses le sont aujourd’hui. »

Et deux ans plus tard, c’est un Suisse, Denis de Rougemont, qui est chargé de rédiger et de prononcer le non moins célèbre discours de clôture du Congrès de La Haye, le « Message aux Européens. » Denis de Rougemont qui sera le fondateur et président du Centre européen de la culture puis de l’Institut universitaire d’études européennes, aujourd’hui Institut européen de l’Université de Genève, où j’ai eu le plaisir et l’honneur d’étudier au début des années 1980.

C’est dire combien la Suisse et l’Union européenne sont profondément engagées dans la défense de valeurs politiques fortes pour la victoire de la paix sur la guerre, de la démocratie sur le totalitarisme, de la règle de droit sur l’arbitraire, du respect de la dignité humaine sur l’oppression et la discrimination.

Depuis quarante ans, nous partageons aussi des liens économiques très étroits. C’est le 22 juillet 1972 que la Suisse et la Communauté économique européenne ont signé un accord de libre-échange dont l’importance demeure intacte tant pour le bénéfice des citoyens de l’Union européenne que des citoyens suisses.

Ainsi l’Union européenne est aujourd’hui le premier partenaire commercial de la Suisse avec 60 % de ses exportations destinées à l’Union européenne et 80 % de ses importations qui en proviennent. Et la Suisse est le troisième partenaire commercial de l’Union européenne après les Etats-Unis et la Chine mais avant la Russie et le Japon.

Cet accord de libre-échange a été la première pierre posée dans les relations entre la Suisse et l’Union européenne. Et il nous reste encore aujourd’hui à le développer plus avant pour en exploiter tout le potentiel notamment dans le domaine des services et dans le secteur de l’agriculture.

Par ailleurs, depuis 1972, nos relations n’ont cessé de s’enrichir et de s’élargir à des domaines aussi divers que la libre circulation des personnes, la fiscalité de l’épargne, le politique d’asile ou bien encore la lutte contre la fraude mais aussi la recherche et la défense ou bien encore la culture, l’éducation et la formation professionnelle.

Nous avons donc toutes les raisons de nous réjouir des relations fortes et variées qui se sont développées entre la Suisse et l’Union européenne au fil des ans et au gré d’accords bilatéraux. Mais nous devons aussi reconnaître que nous sommes arrivés à un point où il devient nécessaire de renforcer notre ambition commune et de franchir une nouvelle étape.

Jusqu’à présent, nous avons suivi une approche sectorielle qui a clairement atteint ses limites. Il nous faut maintenant dépasser cette approche et adopter une vision globale et cohérente quant à la participation de la Suisse dans des parties clés de notre marché intérieur européen.

Le moment est venu de donner une nouvelle base à la poursuite de notre coopération dans le respect, bien évidemment, de la souveraineté de la Suisse et de ses choix.

Ce renouveau de notre coopération devrait s’appuyer sur quatre principes incontournables pour l’Union et ses Etats-membres, à savoir la reprise dynamique de l’acquis européen, son interprétation homogène, l’efficacité du règlement des différends et l’indépendance du contrôle judiciaire de nos engagements.

La mise en œuvre de ces quatre principes me paraît indispensable si nous voulons assurer le bon fonctionnement de ce « marché commun » qui s’est développé entre la Suisse et l’Union européenne et garantir une situation équitable tant pour nos entreprises que pour nos citoyens.

Un accord politique préalable sans ambiguïté sur ces questions de base nous permettrait de clôturer les négociations qui restent en cours sur certains dossiers importants, et d’ouvrir d’autres dossiers d’intérêt commun.

Dans un monde qui est devenu à la fois de plus en plus interdépendant et compétitif, il ne fait aucun doute qu’il est dans notre intérêt mutuel d’optimiser nos relations. Le 40e anniversaire de notre accord de libre-échange est l’occasion idéale pour ce nouveau saut qualitatif vers un partenariat moderne et ambitieux pour la prospérité de nos citoyens, un partenariat pour le 21e siècle fidèle à l’esprit visionnaire d’un Denis de Rougemont qui déclarait en 1948 qu’«  aucun de nos pays ne peut résoudre seul les problèmes que leur pose l’économie mondiale. »

(*) Président de la Commission européenne



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