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Politiques externes / Sommet UE/JaponImprimer l'article | ![]() Drames humains entre Japon et Corée du NordPar Pierre Lemoine, envoyé spécial au Japon | lundi 21 avril 2008
![]() Niigata, plus grande ville de la côte ouest, bordée par la Mer du Japon. Ce soir du 15 novembre 1977, dans un quartier résidentiel, Megumi Yokota, 13 ans, revient à pied de sa séance de badminton. Enfant sans problème, elle rentre toujours directement à la maison qui n’est éloignée que de 500 m du gymnase. Sur ce court trajet en ligne directe, elle prend congé de deux amies à deux coins de rues successifs. Au troisième, Megumi disparaît. Les policiers et leurs chiens renifleurs ne retrouveront aucune trace d’elle ou de son sac rouge et de sa raquette. Disparition mystérieuse comme des dizaines d’autres signalées au Japon entre 1977 et 1983. Trente ans plus tard, les parents de Megumi, comme les autorités japonaises, la supposent toujours en vie, en Corée du Nord, où des agents de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) l’ont emmenée de force, enfermée dans un sac et jetée dans une embarcation pour une traversée de quelque 40 heures entre l’archipel nippon et la péninsule coréenne. Le Japon a dénombré avec certitude 17 enlèvements de ce genre (8 hommes, 9 femmes) et engagé des négociations avec la RPDC pour élucider une trentaine d’autres cas. Plus de 40 associations de familles de disparus se sont créées et parlent d’une centaine de kidnappés. AVEUX TARDIFSLes premiers soupçons ont été émis dès 1991, mais Pyongyang a nié toute implication, dénonçant une campagne de calomnies. Ce n’est que le 17 septembre 2002, soit un quart de siècle plus tard, que le dirigeant Kim Jong-Il, recevant pour la première fois en visite officielle un Premier ministre japonais, M. Junichiro Koizumi, a reconnu de tels enlèvements et présenté des excuses pour ces actes commis par des « agents trop zélés ». Selon les Nord-coréens, cinq Japonais étaient encore en vie, huit étaient morts, aucune entrée sur le territoire ne pouvant être confirmée pour les autres. Ces aveux tardifs provoquèrent stupéfaction et colère des familles de victimes et de l’opinion publique japonaise. Un mois plus tard, le 15 octobre 2002, les cinq survivants dont deux couples rentraient au pays après 24 ans d’absence. Leurs enfants, nés en captivité, ne les rejoignant qu’en 2004. Megumi n’est pas rentrée. Selon Pyongyang, elle se serait suicidée en 1994. La RPDC a de même prétendu que les autres, âgés d’une vingtaine d’années au moment des rapts, ont tous connu des morts violentes : accident de la circulation, crise cardiaque, asphyxie accidentelle. Priée d’apporter des preuves, elle a fourni des documents jugés par Tokyo fabriqués ou falsifiés. Pour Megumi, comme dans d’autres cas, des restes humains ont été livrés mais les tests ADN ont démenti les identités alléguées. Les raisons probables Mais pourquoi kidnapper des citoyens japonais ordinaires : des étudiants, une élève infirmière et sa mère, un employé de restaurant, un cinéaste, un acteur, et jusqu’à une écolière de 13 ans ? L’hypothèse la plus répandue veut que, dans les années de « Guerre froide », Pyongyang ait cherché à infiltrer en Corée du Sud des espions munis des identités de citoyens japonais. Les kidnappés auraient servi, de surcroît, à enseigner à ces agents la langue, les habitudes de vie et les modes de pensée japonais. C’est ce qu’ont dit en particulier deux agents nord-coréens arrêtés en Corée du Sud et en Thaïlande. D’autres témoignages et le débriefing des cinq Japonais libérés en 2002 ont levé une partie du voile sur ces enlèvements, sur les brimades et privations infligées en captivité, mais sans expliquer davantage les raisons de ces kidnappings. Drame national Au Japon, la mise au grand jour de cette affaire a provoqué un drame national, qui a pris une dimension émotionnelle et politique insoupçonnable en Europe. Les familles des victimes se font entendre, à l’aide de pétitions, de conférences, d’émissions de radio et de télévision et à travers nombre de groupes de soutien. Les sympathisants arborent un ruban bleu ciel, comme on porte en Europe un pin’s pour soutenir la lutte contre le sida ou une broche commémorative. Aujourd’hui, huit agents nord-coréens impliqués dans les enlèvements ont été identifiés et font l’objet de mandats d’arrêt internationaux. En septembre 2006 a été créé un « Quartier général pour la question des enlèvements », placé directement sous l’autorité du Premier ministre et impliquant tous les membres du gouvernement. Mobilisation internationale Pour la Corée du Nord, le dossier est clos. Le Japon, lui, en fait une affaire de souveraineté nationale et de sécurité de ses ressortissants. Il fait adopter des résolutions par la Commission des Nations unies sur les droits de l’homme, par l’Assemblée générale de l’ONU, par le G8. Il mobilise de grands dirigeants : en 2006, on a vu George W. Bush recevoir à la Maison blanche Mme Yokota, la mère de Megumi. Celle-ci et son mari, septuagénaires populaires au Japon, rencontrent régulièrement des journalistes et clament leur conviction que leur fille vit encore. Habitant dans la grande banlieue de Tokyo, ils nous ont montré la photo d’une quadragénaire dont ils veulent croire qu’il s’agit bien de leur être cher. La compassion du Président américain n’est peut-être pas sans arrière-pensée. Avant lui, Washington avait déjà rangé la Corée du Nord dans la catégorie des « États voyous ». Sa propre administration l’a incluse en 2002 dans les pays de « l’Axe du Mal ». La RPDC, il est vrai, a tout fait pour. Depuis 1989, elle poursuit un programme d’enrichissement d’uranium. En 2003, elle s’est retirée du Traité de non-prolifération nucléaire. En juillet 2006, elle a tiré un missile balistique dans la Mer du Japon, puis, en octobre, procédé à un essai de bombe nucléaire. Cible des critiques de l’ensemble de la communauté internationale, perçue comme une menace pour la paix et la stabilité de l’Asie du Nord-Est, elle a même vu s’éloigner son allié chinois. Abcès mondial ? Englués en Afghanistan et en Irak, les États-Unis ne peuvent se permettre d’ouvrir militairement un nouveau front. Ils participent depuis 2003 aux « pourparlers à six », avec le Japon, la Chine, la Russie et les deux Corées, pour amener Pyongyang à abandonner son programme nucléaire. L’heure est à la conciliation : en février 2008, l’Orchestre philharmonique de New York a donné à Pyongyang un concert historique, retransmis dans le monde entier. La RPDC réclame des Américains qu’ils la retirent de la liste des États terroristes sur laquelle elle figure depuis l’explosion en vol d’un avion de Korean Air Lines faisant 115 morts en 1987. À Tokyo, le ministre des Affaires étrangères a dû se faire rassurant : « Les États-Unis nous ont fait savoir qu’ils n’amélioreraient pas leurs relations avec la RPDC au détriment de l’alliance nippo-américaine ». De son côté, Tokyo souffle le chaud et le froid : sanctions financières et commerciales (embargo total sur l’import-export après l’essai nucléaire nord-coréen) ou assistance économique et humanitaire pour venir au secours d’une économie « soviétique » incapable de nourrir ses 23 millions d’habitants. En 2002, l’aveu des enlèvements avait d’ailleurs été arraché par la promesse d’une aide japonaise. En octobre 2007, en échange de la fermeture du réacteur de Yongbyon, Tokyo s’est engagé à livrer jusqu’à un million de tonnes de fuel lourd pour compenser la pénurie énergétique. « Une goutte d’eau au regard de ce que nous pourrions donner », explique un diplomate japonais, faisant allusion aux 300 millions de dollars d’assistance et aux 500 millions de prêts bancaires consentis par le Japon, ancienne puissance coloniale, à la Corée du Sud après le Traité de normalisation de 1965. Et voilà comment une affaire sordide et criminelle se retrouve au cœur de grandes manœuvres diplomatiques complexes. Le Japon insiste légitimement sur le fait qu’aucune normalisation diplomatique et aucune stabilité dans la région ne pourront intervenir si ce contentieux n’est pas complètement réglé par le retour au Japon de toutes les victimes survivantes, l’élucidation de tous les autres cas et la livraison des auteurs des enlèvements. Tokyo compte sur ses alliés européens pour s’associer à ses efforts diplomatiques, au dosage subtil entre pressions économiques et assistance pour faire évoluer de l’intérieur l’un des régimes les plus fermés au monde. L’Union européenne, dont sept États membres ont une ambassade à Pyongyang, « ne peut se contenter d’être un messager ; elle a aussi des intérêts », nous dit un haut fonctionnaire à Tokyo. En insistant : « L’aide humanitaire de l’UE devrait être utilisée pour inciter la RPDC à négocier avec le Japon ». Formellement, chaque Sommet annuel UE-Japon donne lieu à une déclaration commune incluant la « préoccupation à l’égard de la situation des droits de l’homme dans la RPDC » et le soutien de l’Europe aux « efforts du Japon pour régler le plus tôt possible la question des enlèvements ». La crainte des Européens est, aussi, que cette affaire devienne un abcès et gêne le règlement d’une situation aux enjeux nucléaires extrêmement préoccupants au niveau mondial. « La sécurité du monde est indivisible », dit-on à Bruxelles. Une affaire sordide et criminelle au cœur de grandes manœuvres diplomatiques complexesRepère Les associations de victimes japonaises rappellent que la Corée du Nord a fait enlever plus de 80 000 Coréens du Sud pendant la guerre de Corée et jusqu’à 489 après l’armistice de 1953. Elles attribuent aussi à la Corée du Nord l’enlèvement de trois Japonais en Europe, ainsi que celui de ressortissants de 12 pays, dont la France (3), l’Italie (1), les Pays-Bas (2) et la Roumanie (1). |
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L’UE et le Japon préconisent une approche « contraignante » -
