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Politiques externes / Relations UE/AsieImprimer l'article | Imprimer cet article

Un géant économique, mais un nain politique

Par Sébastien Falletti à Séoul | vendredi 18 septembre 2009

L’Union européenne est devenue un partenaire économique de premier plan dans la région Asie-Pacifique, mais elle lutte pour transformer cet avantage économique en influence politique.Les économies européenne et asiatique sont devenues inextricablement liées au cours des dix dernières années. En 2007, les Etats asiatiques membres de l’ASEM (dialogue Asie-Europe) représentaient 32 % des exportations de l’UE et absorbaient 18 % des exportations européennes, selon Eurostat. Alors que les produits « Made in China » ont envahi les magasins du Vieux Continent ces dix dernières années, les nouveaux consommateurs de l’Asie émergente sont de plus en plus séduits par les produits européens coûteux. Les grandes entreprises européennes ainsi que de nombreuses PME saisissent de nouvelles occasions de faire des affaires dans cette région économique au développement le plus rapide au monde.Néanmoins, de nombreux citoyens et travailleurs européens perçoivent l’Asie comme une menace plutôt que comme une opportunité. Transformer la présence économique grandissante de l’UE en Asie en une influence politique tangible est un défi de taille que les décideurs politiques européens auront à relever au cours de la prochaine décennie.

SUCCÈS

Contrairement à une idée très répandue, « Europe Inc » se porte bien en Asie et a étendu sa position et ses parts de marché durant les dix dernières années. Durant cette période, l’UE a dépassé les Etats-Unis dans une majorité de pays de la région Asie-Pacifique, en termes de volumes d’échanges et d’investissements. L’Europe est devenue le premier partenaire commercial de Pékin et, ailleurs, elle arrive généralement en deuxième position, après la Chine. En matière d’investissement, l’UE est souvent la première source de capitaux étrangers, comme en Corée du Sud. Deux facteurs expliquent cet afflux, selon Park Sung-Hoon, professeur d’économie à l’Université de Corée : premièrement, les élargissements de l’UE en 2004 et 2007 ont augmenté la taille de l’économie européenne ; deuxièmement, une stratégie de diversification des exportations opérée par plusieurs pays asiatiques a permis de réduire leur dépendance à l’égard du marché américain.

Mais la compétitivité et la grande qualité des produits européens expliquent aussi le succès. L’Europe est synonyme de normes élevées pour les entreprises et les consommateurs asiatiques. Contrairement aux Etats-Unis, l’UE a gardé une base industrielle forte et reste numéro un dans plusieurs secteurs, (machinerie, produits chimiques). Pour rattraper le monde développé, les entreprises asiatiques ont mis tout en oeuvre pour s’équiper en machines européennes modernes, même si elles négocient souvent d’importants transferts de technologie. Par exemple, les entreprises aéronautiques coréennes développent actuellement un hélicoptère de transport militaire conjointement avec la filiale française d’EADS, Eurocopter. Les deux entreprises espèrent vendre conjointement cet hélicoptère sur le marché mondial à partir de 2012.

Parallèlement, les consommateurs asiatiques nouvellement enrichis ne demandent qu’à acheter les produits européens qui, à leurs yeux, sont « branchés » et à la mode. Les marques de luxe françaises et italiennes multiplient considérablement leurs opérations dans la région malgré la crise économique, le piratage et la contrefaçon. Acheter une voiture allemande est le meilleur moyen d’affirmer sa réussite économique dans les rues de Séoul, où le summum du « chic » est d’arborer le drapeau européen sur la plaque de sa voiture. Bien qu’Hollywood domine le marché international du cinéma, l’Europe possède un avantage sur le plan de la compétitivité dans les domaines culturel, touristique et alimentaire, qui jouent un rôle essentiel dans les cultures asiatiques.

RIVALITÉ

En dépit de ces nombreux succès, l’UE lutte pour augmenter son influence dans les sphères gouvernementales asiatiques pour lever des obstacles non tarifaires au commerce ou d’autres discriminations. Même si la Commission européenne mène une politique commerciale intégrée, l’Europe offre souvent une image divisée à l’Asie. Les Etats membres se concurrencent mutuellement et font passer leurs intérêts commerciaux en premier, au détriment d’une influence européenne forte, déplore la Commission. Les rivalités entre chambres de commerce européenne et nationales sont un autre signe de la fragilité de l’unité européenne dans le domaine des affaires. Ainsi, en Corée du Sud, une grande chambre nationale de commerce s’est plainte de ne pas avoir été consultée par la Commission avant le lancement des négociations de l’Accord de libre-échange avec Séoul. Cette situation permet aux gouvernements asiatiques les plus puissants et les plus habiles, comme la Chine, d’appliquer à l’égard de l’UE la stratégie efficace du « diviser pour régner ».

Chaque Etat membre souligne naturellement sa spécificité afin de remporter les contrats, les investissements et, au final, les emplois, plutôt que de promouvoir l’Europe en tant qu’Union. La plupart des milieux d’affaires asiatiques pensent d’abord à l’Allemagne, à la France ou au Royaume-Uni plutôt qu’à l’UE. «  Le marché unique n’est pas achevé. Quant à la question cruciale de la promotion des investissements, le canal national prévaut en Asie », a déclaré à Europolitique Yeo Lay Hwee, Directeur du centre européen de Singapour.

L’absence d’unité politique est le point faible de l’UE dans une région où l’intégration régionale reste faible et où la souveraineté nationale est encore la règle d’or. Les gouvernements s’efforcent de comprendre la législation européenne et sont déroutés par le nombre d’interlocuteurs à rencontrer. Ce facteur augmente encore l’écart entre l’UE et les Etats-Unis dans la région. Washington peut défendre à la fois ses intérêts politiques et commerciaux de manière centralisée. De plus, le rôle clé de l’Amérique dans la sécurité asiatique représente un avantage immense quand il s’agit de défendre les intérêts des entreprises américaines. Ainsi, Pékin a accepté un dialogue de haut niveau avec les Etats-Unis bien avant de rencontrer l’UE, alors que cette dernière est un partenaire économique plus important.

Cette situation intensifie la pression sur les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE qui sont menacés au plan national par une réaction politique brutale de l’Asie. Alors que les grandes entreprises européennes engrangent des profits substantiels grâce à l’essor asiatique, la plupart des citoyens pensent que l’émergence de la Chine est une menace pour leur emploi. Ils exhortent les décideurs politiques à adopter une approche plus stricte à l’égard de l’Asie émergente et soulignent le manque de protection du marché européen. La nouvelle assertivité chinoise frustre aussi de plus en plus les services de la Commission, dont la DG Commerce qui est en train de repenser en profondeur sa politique d’ouverture. Renonçant à son rêve de partenariat privilégié avec Pékin, la Commission est prête à jouer serré. Mais ses efforts risquent d’être entravés par la division entre les Etats membres qui ont trop d’intérêts en jeu en Chine pour contrer sérieusement le leadership à Pékin.

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